CHATEAUBRIAND (de), François-René (1768-1848) Lettre autographe à Léonce de Lavergne Paris, 6 août 1838, 3 p. 1/2 petit in-4° sur bifeuillet Timbre sec « Weyne » en marge supérieure Remarquable épître de Chateaubriand évoquant avec romantisme son séjour dans le Midi et plus particulièrement Golfe-Juan, sur les traces du « dernier pas » de Napoléon, genèse des Cent-jours quil reprit longuement dans ses Mémoires doutre-tombe « Je relis, Monsieur, en arrivant à Paris, la bonne, aimable et longue lettre que jai reçue de vous en courant les chemins de notre aimable Languedoc. Quoi vous auriez accepté une place dans une pauvre catèdre ? Combien jaurais été heureux ! mais pourtant le temps ne vous aurait-il pas manqué ? Je nai pu voir ni St Rémy, ni St Gilles ; jai vu Aigues-Mortes, merveille du treizième siècle, coincée toute entière sur nos rivages. Jai aperçu la Camargue qui seule mériterait un voyage exprès et où lon retrouverait des villes oubliées. Enfin que voulez-vous ? Jai couru, jai passé vite. Ne vaut-il pas mieux avoir peut-être laissé derrière moi quelques regrets que la fatigue de ma personne ? Je ne voudrais pour rien au monde avoir causé de lennui à mademoiselle Cécile et Honorine. Jai vu hier un moment madame Récamier et M. Ballanche. Vous avez bien voulu leur écrire, ils sont charmés de vous ; ils voudraient vous voir à Paris. M.B est à la campagne, jirai déjeuner chez lui un de ces jours pour lui parler de vous comme vous le méritez et je ne sais ce que je donnerais pas pour que quelque chose de convenable put vous amener à Paris. Jaurai lhonneur de vous écrire aussitôt que je saurai ce quil y a de possible. Jai terminé ma course par le Golfe Juan ; jy suis arrivé la nuit. Vous jugez ce que devaient être pour moi cette nuit, le ciel, cette mer solitaire et silencieuse ; javais devant moi les îles de Lérins où la civilisation chrétienne a commencé et je foulais cette grève où Bonaparte a imprimé son dernier pas. Tous mes respects, je vous prie à madame votre mère, mes hommages à mademoiselle [Honorine] Gasc et si vous voyez madame de Castelbague, ayez la bonté de me rappeler à son souvenir. M. Contrias de lacadémie des jeux floraux et Moniot maire à Toulouse voudront-ils bien agréer les remerciements sincères que je vous prie de leur offrir. Aurais-je bientôt un petit mot de vous, Monsieur ? Rue du Bac n°112 » Cest sur les conseils de ses médecins que Chateaubriand effectue un périple dans le Midi au début de lété 1838. Lécrivain, alors âgé de soixante-dix ans, en profite pour documenter la rédaction de ses Mémoires mais ne sattarde pas dans les Bouches-du Rhône, ayant en ligne de mire Golfe-Juan, point de départ des Cent-jours le 1er mars 1815. Les sentiments éprouvés par Chateaubriand à légard de lempereur sont complexes. Sil travailla comme ambassadeur au service de ce dernier pendant le Consulat, lassassinat du duc dEnghien crée un point de rupture entre les deux hommes. Sa fascination pour lempereur nen demeure pas moins forte, au point quil se rend sur ses traces à Golfe-Juan à la fin du mois de juillet 1838, comme relaté dans la présente lettre, vingt-trois ans après le début des Cent-jours. Comme il le relatera dans Mémoires doutre-tombe : « Je quittais la plage, dans une espèce de consternation religieuse, laissant le flot passer et repasser, sans leffacer, sur les traces de lavant-dernier pas de Napoléon ». Provenance : Bibliothèque Marc Loliée Cette lettre est à notre connaissance inédite